De E.T à Stranger Things, le Storytelling de l’Enfance

L’été dernier, avant que le Monde ne s’enflamme devant l’évènement Stranger Things, je me préparais à découvrir la série en me replongeant dans les grands classiques des années 80. La série promettait de revisiter, notamment, les univers de Steven Spielberg et de Stephen King. C’est donc dans l’œuvre des deux maîtres (et de bien d’autres) que je me suis volontiers perdu. E.T, Stand By Me, Les Goonies, mais aussi Jumanji et … Super 8, sorte de pré-Stranger Things, hommage de J.J Abrams à Spielberg, Romero, Carpenter etc.

Par le plus grand des hasards, le lendemain de ma redécouverte de Super 8, j’allais au cinéma pour voir « L’Aigle et l’enfant », très beau film de Gerardo Olivares et Otmar Penker.
Quelque chose m’a frappé : on m’avait raconté deux fois la même histoire.

Jetons un œil aux résumés de ces deux excellents films :

Super 8

Image du film super 8

Hiver 1979. Lillian, Ohio. Joe, un jeune garçon, perd sa mère dans un accident à la fonderie de la ville. À la suite de cette disparition brutale, les relations entre le garçon et son père Jack, le shérif-adjoint de la ville, deviennent tendues. En assistant au déraillement d’un train militaire, Joe devient témoin et complice de l’évasion d’une créature extra-terrestre qui lutte violemment contre un Monde qui refuse de la comprendre. Leurs destins croisés vont permettre à Joe de faire le deuil de sa mère au moment-même où la créature regagnera l’espace.

L’Aigle et l’Enfant

Image du film brothers of the wind

Dans les montagnes du Tyrol Autrichien, Lukas, un jeune garçon, perd sa mère dans l’incendie qui ravage le chalet familial. A la suite de cette disparition brutale, les relations entre le garçon et son père, un chasseur rustre, deviennent tendues. En recueillant Abel, un aigle chassé de son nid par son puissant frère, Lukas devient le témoin de la lutte de l’animal face une nature impitoyable. Leurs destins croisés vont permettre à Lukas de faire le deuil de sa mère au moment même où la créature regagnera le ciel.

Comment un blockbuster américain et un film-documentaire austro-espagnol parviennent à adopter le même point de vue et atteignent la même sensibilité dans des univers si différents? On remarque, en fait, que l’Enfance (pré-adolescence) dispose de son propre storytelling ultra-récurrent. Un storytelling aux enjeux didactiques aussi bien adressés aux enfants … Qu’aux adultes.

 

Quels sont les thèmes caractéristiques du Storytelling de l’enfance ?

 


1. « Laissez-moi rêver que j’ai 10 ans. »

En plus d’être chère à Alain Souchon, la pré-adolescence est une période fondamentale, choyée par les réalisateurs. Avant les hormones, la rébellion ou la léthargie de l’adolescence, la pré-adolescence est souvent un deuil de l’Enfance caractérisé par une perte de repères et un choc face à la réalité. Au cinéma, ce deuil à faire, littéral ou non, est souvent mis en parallèle avec la perte d’un être cher. La Mère dans Super 8, l’Aigle et l’Enfant et Billy Elliot, le frère dans Stand By Me, le père absent d’Elliot (suite à un divorce) dans E.T, les parents dans Jumanji, l’Enfance (littéralement) dans Hook…
Mais il peut également s’agir de la perte du lieu-même qui a abrité l’Enfance.

Image du film jumanji

 

2. Il n’y a pas si longtemps, dans une banlieue lointaine, très lointaine.

« Nothing exciting ever happens around here anyway. »

Ce sont les premiers mots de Mike (interprété par Sean Astin) dans The Goonies, réalisé par Richard Donner. Dans les films d’enfants des 40 dernières années, l’environnement souvent banlieusard (suburban, disent les américains) voire rural est synonyme d’ennui, rejeté par les protagonistes. Dans des rues, des allées et des parcs qu’ils connaissent par cœur, les jeunes héros se lassent même de leurs repaires secrets et des ingénieuses inventions qui les aident à fuir l’étouffant quotidien.

Pourtant, le scénario ne les emmène jamais très loin et, au contraire, les réconcilie d’avec leur berceau, qu’il soit le foyer familial enfin apaisé ou le quartier entier finalement sauvé des bulldozers ou des forces du mal. Mais la banlieue est aussi, souvent, génératrice d’isolement. Loin de la culture, de la sécurité ou de l’égalité des Grandes villes, les jeunes héros doivent souvent trouver leurs ressources … en eux-mêmes.

Image du film Goonies

 

3. Le pouvoir de l’introversion.

Face au Monde des adultes peu compréhensif ou impuissant, les enfants-héros sont, au début du récit, souvent renfermés, profondément introvertis, voire traumatisés. Leur refuge intérieur peut être l’écriture (Stand By me), la danse (Billy Elliot) ou simplement l’imagination (The Goonies). Ce trait comportemental catalogué d’anti-social est souvent stimulé au cours du scénario et devient la plus grande force du personnage, au point d’être un élément clé de la résolution de l’intrigue. Le pouvoir de la création et de l’imagination … La revanche des réalisateurs ?

Image du film billy elliot

 

4. Le Monde des Grands.

Dans le monde impitoyable des Enfants, les adultes sont, au mieux, idiots, au pire, dangereux. Entre des parents débordés ou absents, des tuteurs malhonnêtes et lâches, les Enfants sont toujours ce qu’il reste de beau dans l’Humanité… Lorsqu’ils n’ont pas trop grandis.

Le groupe de « grands » qui martyrise les petits héros est un schéma très récurrent du storytelling de l’Enfance. Les « Grands » sont alors des figures corrompues par l’alcool, la drogue, le crime ou une sexualité exacerbée. Néanmoins, ils finissent toujours mis à mal par les protagonistes car les Enfants finissent toujours par révéler les parents à eux-mêmes. Cette opposition entre le Monde de l’Enfance et le Monde des adultes est joliment mise en mots dans Hook :

⁃ Peter Bannin : « You are just a punk kid. I want to speak to a grown-up!
⁃ Rufio : All grown-ups are pirates!
⁃ Peter Banning : Excuse me? »

Image du film hook

 

4. Les copains d’abord. Mais pas que.

Le film d’Enfants est, avant tout, un film de copains. Bien qu’il valorise la force intérieure et mette en valeur la construction de l’Enfant comme individu, il met également en exergue la force du groupe, les idées de solidarité et de fraternité. Le groupe d’Enfants se constitue souvent des mêmes archétypes :

• le meneur introverti
• le Nerd
• le bagarreur/tête brûlée
• le rigolo au physique décalé (souvent enrobé)

Mais dans ce monde de petites brutes, il n’est pas rare qu’une jeune demoiselle fasse irruption pour faire perdre tous ses moyens à la petite bande. Les films d’Enfants mettent en image le Monde d’un point de vue, pas ou très peu sexué. La seule sexualité est souvent dirigée vers une femme adulte ou une fille plus grande, la figure de la grande sœur, de la baby-sitter ou de la voisine. Mais l’Amour et sa découverte sont des éléments fondateurs de l’Enfance et de ses films.
Une des plus belles répliques du cinéma des années 80 nous vient de Stand By Me de Rob Reiner (adapté d’un roman de Stephen King) : « I never had any friends later on like the ones I had when I was twelve. Jesus, does anyone? »

Image du film les goonies

 

5. La rencontre avec le Monde.

Le storytelling de l’Enfance propulse généralement son ou ses personnages principaux vers l’inconnu. Et il n’est pas tendre. Ils y affrontent le crime, la corruption (des hommes et des institutions) et la Mort. Ils sont exposés à une horreur parfois très visuelle et troublante car en totale rupture avec l’imagerie de l’Enfance (E.T avec les médecins de l’armée, le Monstre de Super 8 qui dévore les soldats, le cadavre dans Stand By me…).

Mais cette rencontre avec le Monde et son chaos aboutit souvent à des conclusions pleines de nuances. Le berceau est finalement préservé, la figure de l’adulte réhabilitée, la bande de copains réconciliée et l’Amour sauvé. L’Enfant a prouvé sa valeur en n’étant pas biaisé par le jugement propre à l’Adulte. Le Monde, aussi incarné par l’Autre, le Monstre (E.T, Sinok dans The Goonies) pousse l’Enfant vers la confiance, la responsabilité et la bravoure.

Image de la serie stranger things

 


En alliant ces comportements profondément adultes à ses « super-pouvoirs » créatifs et imaginaires infantiles, le personnage termine son voyage initiatique en étant complet, accompli et, bien souvent célébré.

Depuis que l’Homme raconte des histoires, la majorité d’entre elles parlent d’initiation. Le schéma narratif du « voyage du Héros » est utilisé dans toutes les grandes sagas épiques et se retrouve systématiquement dans les films pour Enfants.

Mais les films d’Enfants ne sont pas des films pour Enfants. Pas exclusivement, en tout cas. Ils s’adressent à l’Enfant qu’il y a en chacun de nous. Ils nous encouragent à retrouver notre créativité et notre imagination et de s’en servir comme des pouvoirs contre l’injustice, le Mal absolu ou tout simplement … L’Ennui.
Après tout, un réalisateur, est-ce autre chose qu’un grand enfant qui s’ennuie ?

Allez-y, regardez vos films d’Enfants favoris avec cette liste sous les yeux. Vous y retrouverez tout, y compris dans la prochaine saison de Stranger Things ! 

La liste (non exhaustive) des films et séries pour vous livrer à l’exercice :

Super 8
L’Aigle et l’Enfant
Stand By Me
Hook
Jumanji
E.T
Casper
Les Goonies
IT (ça)
Charlie et la chocolaterie
L’histoire sans fin
Le Géant de fer
Maman j’ai raté l’avion
Le Magicien d’Oz
Matilda
• Billy Elliot
• Stranger Things

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Dorian Masson. Mon blog : The Big Leblogski.com – Mon profil Top250 : @dorianmasson – Mon profil Facebook : Dorian Masson – Mon site réalisateur : dorianmasson.com

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