Séries V Cinéma, l’Aube du Fan Service et les dérives de l’intertextualité

Fargo, Scream, American Horror Story, Bates Motel, Stranger Things, Hannibal, Spartacus, From Dusk Til Dawn…
Si vous vivez sur la planète Terre depuis plus d’une semaine, vous avez nécessairement entendu parler d’une de ses séries. Qu’ont-elles en commun ? Leurs intrigues sont toutes basées sur un univers antérieurement développé au cinéma. Si elles ont souvent l’honnêteté (ou plutôt la stratégie marketing) de porter directement le nom de leur support d’origine pour s’assurer une audience, d’autres la jouent plus finement. Pour exemple, American Horror Story revisite tout ce que l’horreur a fait au cinéma depuis 60 ans ou Stranger Things qui se veut l’hommage ultime au cinéma et à la culture pop des années 80/90. Si le public le plus pointilleux fustige bien volontiers le tsunami de reboots qui ravage nos écrans de cinéma depuis 5 ans, parmi lesquels Mad Max, Jurassic World, Star Wars, Star Trek, Superman, Spiderman, Ghostbusters, La planète des singes, Indépendance Day… Je continue ?
Je disais donc : si les spectateurs se scandalisent de la fièvre « nostalgique » qui a récemment gangrené Hollywood, ils restent toutefois particulièrement tolérants en ce qui concerne les reboots en séries. Voyons pourquoi.

 

Séries thématiques et âge d’or télévisuel.

Premièrement, nous vivons en ce moment un véritable âge d’or des séries. A la télé ou sur les plateformes de diffusion en ligne comme Netflix, la série est devenue LE format audiovisuel plébiscité par le public. Mais pas seulement : la série est aussi une formidable cours de récré pour tous les showrunners (le nouveau job de rêve de tous les 18-25 ans) ainsi que pour les scénaristes et ils sont nombreux à y revendiquer une liberté artistique qu’ils n’auraient jamais trouvée au cinéma. Cet avis est largement partagé par les réalisateurs et les acteurs qui ne manquent pas de s’exprimer à ce sujet.

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De l’inéluctabilité de l’intertextualité à l’industrialisation du Fan Service.

Parlons maintenant d’intertextualité. L’intertextualité est la mise en relation d’une œuvre (originellement un texte) avec une autre œuvre par le biais de la citation, l’allusion, le plagiat ou la référence.

L’intertextualité n’a rien d’exceptionnel et ne peut être étiquetée positive ou négative car elle est indispensable. Elle s’applique aux histoires, aux personnages mais aussi aux genres et aux mouvements artistiques et littéraires. Le cinéma post-moderne, comme celui de Tarantino par exemple, entretient un lien d’intertextualité avec le cinéma japonais ou les Westerns spaghetti. Plus simplement, Superman entretient un lien d’intertextualité avec le Christ : ils ont en commun d’être le sauveur venu des cieux, portant le fardeau de son humanité, etc. L’intertextualité est essentielle pour réinventer chaque jour le story-telling. Tout a déjà été raconté. Ce qui compte, c’est : comment le raconter.

Mais récemment, au cinéma, l’intertextualité a muté. Elle s’est changée en une étrange créature appelée: Le Fan Service. Le Fan Service est le fait de faire plaisir aux fans et, plus largement, au public en lui accordant des récompenses émotionnelles. Ces récompenses sont générées par tous les éléments narratifs ou visuels qui lui sont familiers. Par exemple : l’apparition tardive d’R2D2 dans Star Wars épisode VII, la réplique « Who you gonna call ? » omniprésente dans les teasers du nouveau Ghostbusters ou absolument toutes les répliques du technicien geek moustachu dans Jurassic World.
Mais le fan service est un Mogwaï (et là, je fais de l’intertextualité). Il est attachant, tout doux, tout mignon et on ne peut pas s’empêcher de se tortiller d’excitation comme un môme lorsqu’on le voit. Mais une fois mouillé de ses larmes d’attendrissement, le Mogwaï se transforme en vilain Gremlin et le Fan Service devient la nouvelle plaie du cinéma contemporain.

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La majorité des productions Hollywoodiennes de ces dernières années sont infestées de Fan Service. Un Fan Service qui se mord la queue parce qu’il se nourrit de lui-même. Les scènes post-génériques des films Marvel en sont l’exemple parfait, tout comme l’affligeante séquence pré-Justice League présente dans Batman V Superman (celle où sont explicitement montrés les emblèmes des super-héros et où chacun bénéficie de son petit teaser). Dans ces cas précis, la fonction première du film est de faire référence à un film passé ou à venir. Ces films sont des teasers payants pour vous inciter à aller voir d’autres teasers payants.

En ce qui concerne les reboots ou les remakes, le fan service revêt le sinistre mais séduisant vêtement de la nostalgie. Les spectateurs de Star Wars épisode VII y sont allés pour revoir, au cinéma, des sabres lasers, des droïdes, Han Solo et son Faucon Millénium, Luke Skywalker (délibérément jamais dévoilé dans les bande-annonces) tout comme Jurassic World était un immense prétexte pour revoir un Tyrannosaure (délibérément jamais dévoilé dans les bande-annonces), des jeeps boueuses et des t-shirts décorés du logo du parc. Cela n’en fait pas de mauvais films. Pas systématiquement. En ce qui me concerne, j’ai passé un très bon moment devant Jurassic World et le petit cinéaste qui sommeille en moi a été l’affligeante victime de TOUS les odieux leviers nostalgiques du film. Et, bien que je ne l’aie pas encore vu, on désigne également le récent Mad Max comme un des meilleurs films de l’année 2015. Mais je crois que son succès commercial repose aussi sur le fait que la majorité des jeunes spectateurs ignorait l’existence d’une première saga Mad Max qui les aurait peut-être découragés à aller voir le reboot.

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Un film est une machine de guerre industrielle qui représente un incroyable abyme financier (dans son investissement, bien sûr…). Un film, avant même d’être produit, doit être garanti rentable. Tout est dit, non ? Quel meilleur moyen pour s’assurer la rentabilité d’un film que de le modeler sur un matériau qui a déjà fait ses preuves ? Les preuves en question étant les suivantes : exploser le box office mondial et fonder une nouvelle mythologie culturelle occidentale. Mais comment exploiter lucrativement le fan service en 2h de film ? Facile : faire constamment référence au matériau d’origine au détriment total de la moindre innovation scénaristique. Spoiler alert : dans Jurassic World, les dinosaures s’échappent et mangent les gens. Vous l’aurez compris, le fan service et l’intertextualité sont des bouées de sauvetage en or massif pour l’industrie américaine. Pourquoi n’avons-nous pas fini d’en bouffer ? Parce qu’on en redemande. Le Fan Service est une récompense émotionnelle pour le spectateur. Un rappel sécurisant, un fauteuil trop profond et trop confortable duquel il ne veut plus sortir.

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Quand le Reboot permet l’innovation.

De leur côté, les séries, jusqu’à ce qu’elles fassent leurs preuves, sont généralement des budgets beaucoup plus faibles et doivent proposer un ou deux épisodes pilotes convaincants avant d’être commandées pour la diffusion. Elles sont donc moins « risquées » pour les producteurs car peu chères et annulables. Lesdits producteurs offrent donc bien plus de liberté aux créatifs.
Le genre de la série tient son origine des romans feuilletons du 19ème siècle. Il s’agit, à l’origine, d’œuvres produites en série pour perpétuellement nourrir le grand public de divertissement.
Historiquement, le genre de la série est donc essentiellement lié au profit économique. Le profit se base sur la fidélisation du lectorat ou des spectateurs et cette fidélisation repose elle-même sur les repères. Les repères narratifs, les personnages récurrents, bref : l’intertextualité, le fan service.

Mais voyons d’un peu plus près comment se gère l’intertextualité dans les séries actuelles.
Dans le cas de Fargo, Noah Hawley, son showrunner, s’est inspiré du film éponyme des frères Coen et de l’univers cinématographique des frangins pour créer des dizaines de personnages inédits et 16 heures de merveilleux scénario réparties en deux saisons absolument imprévisibles car n’ayant quasiment aucun lien avec le film d’origine.

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Dans le cas de Stranger Things, Netflix a misé sur la nostalgie de ses spectateurs (qui étaient trentenaires comme mon père ou jeunes enfants comme moi dans les années 90) pour développer une histoire originale et authentique inspirée des univers mêlés des grandes figures de l’époque qu’étaient Spielberg, Carpenter, Stephen King etc.
American Horror Story ravit le public (dont je fais partie), Scream se laisse tout à fait regarder et l’ensemble des séries que j’ai citées en début d’article a trouvé son public (bien qu’Hannibal ait été annulée après 2 saisons…).

Dans les séries, l’intertextualité et le fan service sont un point de départ, pas la matière elle-même. Ils sont une base, une terre informe que les scénaristes vont modeler, sculpter pour raconter des histoires inédites. Mieux encore, le fan service est souvent détourné pour surprendre les spectateurs. « Vous pensez connaître ce personnage ? Eh bien on va l’explorer autrement. Cette situation se dénoue de cette manière dans le film d’origine ? Eh bien on va faire très différent. »
Mais cela ne signifie pas que l’industrie des séries est un royaume d’élite intellectuelle et que l’industrie du film est peuplée de mongolitos. C’est une question de format. L’intérêt du public est, en ce moment, tourné vers le passé. A tel point que l’innovation au cinéma n’est plus rentable et que l’intertextualité est devenue un levier incontournable pour conquérir une audience. Il est logique que le format série soit mieux armé car originellement créé pour ça. Quant au cinéma populaire, il patauge et s’essouffle. Mais ne vous contrariez pas. C’est une porte ouverte à la diversité, c’est l’occasion de donner sa chance au cinéma indépendant, aux petites productions pleines d’âme et de cœur et … Non ? Toi tu veux voir Suicide Squad ? Et Justice League ? Ok …

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Pour finir, on constate, en fait, que les enjeux du cinéma et des séries se sont progressivement inversés. Un blockbuster est désormais quasi-systématiquement un pont vers sa suite ou son remake ou son reboot. Quant aux séries, notamment les séries d’anthologies, les épisodes et les saisons se suffisent parfois à eux-mêmes, au point d’en devenir des films cultes de 10h ou plus. On remarque également que, si le succès commercial d’un film créé systématiquement la nécessité d’en produire une suite, les séries sont progressivement touchées par l’élégance de savoir s’arrêter pour préserver la cohérence et la qualité de leur narration.
La maîtrise de cette narration, le développement des personnages et l’épanouissement du showrunner ressenti par le spectateur (qui n’est pas privé, non plus, de fan service !) sont tels que certains épisodes de nos séries préférées finissent par devenir … de grands moments de cinéma.

Nous sommes heureux d’accueillir Dorian dans l’équipe TOP250 qui va réaliser des dossiers et critiques sur vos films et séries préférés. Dorian est un jeune réalisateur autodidacte spécialisé dans la communication. Il est également auteur et réalisateur de fiction (courts-métrages, clips…).
En parallèle, il tient aussi le blog The Big Leblogski.
Son Blog :
The Big Leblogski
Son site internet :
Dorian Masson
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Dorian Masson. Mon blog : The Big Leblogski.com - Mon profil WAATCH : @dorianmasson - Mon profil Facebook : Dorian Masson - Mon site réalisateur : dorianmasson.com

1 commentaire

  1. David

    3 octobre 2016 à 22 h 56 min

    Passionnant ce dossier 🙂 On comprend mieux certains enjeux, et c’est pas les exemples qui manquent avec toutes ces adaptations !

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