Cinéma d’horreur : un genre féministe ?

L’horreur, ça fait mauvais genre. Cinéma subversif, de niche, auteuriste, ou nanars faits à l’arrache, séries B de mauvais goûts et vulgaires, l’horreur a été, et reste encore aujourd’hui malgré des productions plus gros budget, un genre traité de manière différente dans le cinéma, au point que le CNC a décidé de lui dédier une bourse à part.

Féministe, le cinéma d’horreur ?

Dans ce cinéma de niche, les femmes ont eu très tôt de l’importance, et ont su s’y faire une place d’honneur volant bien souvent la vedette à leurs homologues masculins.

Un article de CNews nous apprend d’ailleurs que le seul genre paritaire au cinéma aujourd’hui est le cinéma d’horreur : les femmes y parlent autant, voire plus, que les personnages masculins. Non content de mettre en scène des femmes indépendantes et fortes, le cinéma d’horreur peut aussi se targuer d’une certaine dimension féministe (exception faite des slashers qui sont en général bien conservateurs).

Suzy (Suspiria), Clarice (Le Silence des Agneaux), Julia (Les Yeux de Julia)… Autant de figures de femmes fortes dans le cinéma de genre.

Les femmes et l’horreur, ce serait donc avant tout une histoire d’actrices et de figures féminines fortes à l’écran. Cette omniprésence féminine prendrait sans doute racine dans les débuts du spiritisme victorien. Le mythe de la maison hantée a été créé par les sœurs Fox en Angleterre, lors de séances de spiritisme telles qu’on les connaît à l’heure actuelle.

Dans le numéro 2 du magazine Carbone dédié aux maisons hantées, Jérôme Dittmar tire un portrait de cette image féminine dans le spiritisme : « La femme, qui dans la vision patriarcale est assujettie aux tâches domestiques […] va devenir la grande héroïne de la maison hantée. […] Alors que le féminisme se radicalise à la fin du XXe siècle, le spiritisme, de par ses origines féminines, sera le territoire d’un empowerment dans lequel certains verront les prémices queer que le look de certains médiums de l’époque ne saurait contredire. La jeune fille, par sa capacité à venir perturber le cours tranquille du domicile familial, renvoie à une forme « d’attentat domestique » comme aime à le rappeler Philippe Baudoin citant un texte d’Henri Michaux à la sortie de Poltergeist. »

Et même si les sœurs Fox ont, depuis, avoué que c’était un canular, l’image de ces trois femmes parlant à l’autre monde a marqué l’imaginaire collectif au point d’imposer la figure féminine comme le lien privilégié entre le monde des vivants et des morts.

Les soeurs Fox, figures marquantes du spiritisme


Une absence de réalisatrices fortes

Mais si des femmes sont présentes dans les images, force est de constater que les personnes qui les créent sont majoritairement des hommes.

Avant les années 2000, les films de genre réalisés par des femmes se comptent sur les doigts d’une main et n’apparaissent jamais dans les « Top » des grands classiques du genre. Souvent reléguées à la co-réalisation ou aux séries B, suites DTV de sagas à succès, les femmes dans le cinéma de genre ont tout de même réussi, petit à petit, à se creuser une place dans le paysage audiovisuel.

Si l’on se fie par exemple à la programmation de l’excellent festival de Gérardmer, référence française dans le cinéma de genre, une seule femme a gagné le Grand Prix en 24 ans d’existence, 4 femmes ont gagné le prix du jury, et toutes les 4 après 2010, et seulement 2 femmes ont remporté le prix du public.

Après 2000, on peut se rendre compte qu’un cinéma de genre tenu par des femmes commence à émerger : Dorothy, Esther, sont autant de films loués par les critiques où l’on retrouve les débuts de réalisatrices derrière la caméra de l’horreur.

Ce sont certaines de ces autrices, souvent méconnues, que nous avons décidé de mettre en avant dans cet article, en espérant vous faire découvrir de belles personnalités et vous promettre des heures de frisson devant votre écran !



L’aridité fantastique selon Ana Lily Amirpour

Si un terme devait définir le cinéma d’Ana Lily Amirpour, ce serait aride. Peu de dialogues, une mise en scène épurée, de grandes étendues vides, des êtres humains secs et froids.

Si The Bad Batch, son dernier film co-produit par Netflix, prend l’aridité au sens littéral -il se déroule dans un désert- le film qui l’a révélé, A Girl Walks Home Alone at Night, est dans une aridité plus métaphorique. Dans cet univers en Noir et Blanc, dans un Iran dystopique, les êtres humains sont pauvres, solitaires, inhospitaliers.

Les hommes violent et volent impunément. Une justicière décide de faire valoir les droits des femmes : Ana, une femme vampire décidée à tuer tous les hommes qui ont fauté sur son passage… Jusqu’à ce qu’elle en rencontre un juste qui stoppera sa soif de vengeance.

Ana la vampire de A Girl Walks Home Alone At Night qui guette sa proie dans le désert de sa ville.

Car l’aridité d’Ana Lily Amirpour n’est pas une fatalité. Dans ces environnements hostiles, ses personnages blessés par la vie finissent toujours par faire germer une graine d’espoir.

Une grande chaleur humaine, timide, naissante, mais toujours présente, se cache sous la couche de froideur première de ses films : Dans The Bad Batch, les personnages finissent pas former une famille de bric et de broc, mais soudée et heureuse. La vampire solitaire de A Girl Walks Home Alone at Night finit par trouver l’amour et la foi en l’humanité.

The Bad Batch, avec un Jason Moman aussi sympathique que son Khâl Drogo !

Le fantastique et l’horreur, chez Ana Lily Amirpour, c’est avant tout un prétexte pour créer des environnements désolés, pour exagérer le caractère de ses personnages et les rendre inhumains. On ne peut pas dire que ses films soient effrayants car ce n’est pas leur but.

L’horreur chez Ana Lily Amirpour est politique, sociale, et métaphorique. Elle nous rappelle constamment un principe très simple : le monstre n’est pas celui que l’on décrit dans les fables, mais celui qui cache le mal derrière le masque de la banalité.

Bande annonce du film A Girl Walks Home Alone at Night




Agnès Merlet, la frenchie louée à l’international

Les plus chauvins d’entre nous vont être heureux, puisque nous allons parler d’une réalisatrice française, cocorico ! Agnès Merlet, c’est avant tout la figure derrière le film Dorothy, un film d’épouvante angoissant et étrange qui a marqué les esprits lors de sa sortie en 2008.

Dans un petit village, Dorothy est accusée d’avoir voulu assassiner un bébé. Une psychiatre est envoyée à ses côtés pour l’aider, mais elle sera très vite confrontée à des secrets qui la dépassent.

Loin d’être irréprochable, Agnès Merlet a tout de même eu le mérite de savoir s’imposer avec Dorothy au sein du cinéma de genre et de se constituer une fanbase solide et ce, alors même que le cinéma de genre en France souffre d’un énorme manque de reconnaissance et de financement.

Le regard inquiétant de la jeune Dorothy

Sa carrière a connu un tournant après la sortie de ce film, et HideAways, le long-métrage sorti après Dorothy va aussi lorgner du côté du côté de l’horreur.

Une inspiration qui n’étonne pas tant ses premiers films, Le Fils du Requin et Artemisia, étaient déjà empreints de fantastique. Dans le Fils du Requin par exemple, une scène de lecture des Champs de Maldoror de Lautréamont devient le prétexte pour une scène surréaliste où Martin, le héros, s’imagine vivre dans un monde aquatique.

Artemisia, un biopic sur l’artiste italienne du même nom, n’est pas étranger à ce genre d’influences aussi. Avec ses décors historiques et ses costumes d’époque, c’est l’occasion pour Agnès Merlet d’explorer tout un imaginaire historique dépaysant et de créer des images surréalistes à la limite du cinéma expérimental abstrait. Pas étonnant, quand on sait que c’est une réalisatrice sortie des Beaux-Arts !

Artemisia et ses magnifiques décors

Si elle n’a rien produit depuis 2014 et que son dernier long-métrage, Nous, réfugiés palestiniens, semble s’éloigner de l’aspect fantastique et horrifique, Agnès Merlet reste une figure féminine importante du cinéma de genre et fait même office de pionnière tant Dorothy était culotté lors de sa sortie.

Elle nous a cependant habitué à un rythme de sortie plutôt lent, aussi sommes-nous en droit d’espérer la sortie prochaine d’un nouveau film !

Bande annonce du film Dorothy



A new challenger approaches : Jennifer Kent

Difficile de juger la carrière d’une autrice aussi jeune sur la scène. Connue avant tout pour être une actrice de renom sur les terres australiennes, Jennifer Kent s’est fait connaître à l’étranger avec son premier long-métrage, Mr Babadook.

Mais quel long-métrage, qui promet déjà une carrière florissante ! Son film a été une grosse claque dans le cinéma d’horreur en 2014, et a gagné le prix du jury du festival de Gérardmer la même année. Chose assez inhabituelle dans le cinéma, Jennifer Kent a démarré tout de suite avec un long-métrage, sans passer par la case « court » qui permet aux réalisateurs débutants d’éprouver un peu leur style. Une prise de risque payante car Mr.Babadook est une immense réussite.

Vous connaissez forcément Mr. Babadook et son fameux meme !

Mr Babadook remplit le contrat tacite de peurs et d’angoisses exigées par le public lorsqu’il va voir un film d’horreur. Mais il ne se contente pas d’offrir des sensations : C’est un film puissant et profond qui utilise la métaphore du démon pour parler de dépression et de deuil.

Le film est subtil, servi par une ambiance colorée désaturée, pastel et terne comme de vieilles cartes postales mélancoliques. Chaque seconde de ce film, chaque plan, chaque élément de décor, est travaillé de manière à servir son discours sur la dépression et la mort. Cerise sur le (gros) gâteau : le message délivré par le film n’est pas fataliste, puisque l’héroïne du film parvient à dompter le monstre de sa maison, et donc, à apprendre à vivre avec sa dépression.

Mr Babadook, c’est aussi le fameux livre maudit qui a grandement marqué l’univers de l’horreur

Son dernier film, The Nightingale, entame tout juste sa tournée des festivals et s’est déjà vu récompensé par le prix spécial du jury à la Mostra de Venise, excusez du peu.

On y suivra une jeune femme en quête de vengeance au XIXe siècle dans la Tasmanie colonisée par l’Angleterre. Elle sera accompagnée d’un jeune aborigène qui l’aidera avec des rituels magiques. Encore peu d’informations sur le projet donc, mais Jennifer Kent semble vouloir continuer à officier dans le fantastique, même par petite touche comme ici avec la présence de ce personnage aborigène maîtrisant la magie. On espère que ce sera un film prometteur, et une chose est sûre : on a hâte de découvrir en France !

Bande annonce du film Mr. Babadook



Julia Ducournau, du cinéma mais saignant s’il vous plait

Peut-être avez-vous vu Grave en 2016 dans vos salles de cinéma ? Rappelez-vous : ce film parlait de la jeune Justine, végétarienne convaincue, qui rentre en école vétérinaire. Perdue entre ses nouvelles responsabilités d’étudiante et les bizutages violents qui s’enchaînent, elle se découvre peu à peu une envie pressante pour la viande … Et en particulier pour la viande humaine.

Les films de cannibales ont été à la mode dans le début des années 2000 mais ont très vite perdu de la vitesse, se cantonnant à des séries B basiques.

Grave fait figure d’exception dans ce paysage puisqu’il prend son sujet très au sérieux, avec une atmosphère auteurisante qui fait honneur à son propos.

Bon appétit ! – Grave de Julia Ducournau

Il s’agit là du premier long-métrage pour le cinéma de Julia Ducournau, mais elle avait déjà eu l’occasion de réaliser trois courts, Corps-Vivants, Tout va Bien, et Junior.

Trois courts où le rapport au corps et à la nourriture sont déjà omniprésents, des thèmes qui semblent obsessionnels chez cette réalisatrice.

Elle réalisera ensuite Mange !, un téléfilm sur une jeune femme qui vainc la boulimie. Il semble logique qu’après avoir abordé le corps adolescent se transformant dans Junior, le corps se déformant par la nourriture dans Mange !, elle tente une incursion dans l’horreur en s’intéressant au corps humain se faisant lui-même dévorer. Une fusion de ses obsessions thématiques, en quelque sorte.

L’étrangeté du corps adolescent dans Junior

Si tous ces films ne sont pas horrifiques à proprement parler, l’influence de grands auteurs du cinéma de genre comme Cronemberg ou Wes Craven se fait sentir même dans ses projets plus classiques.

Le corps est un objet étrange, filmé déformé, organique, dérangeant. Le rapport à la nourriture est toujours étrange, troublant, les bruits de bouches amplifiés, les gros plans et les mastications exagérées de ses personnages déréalisent les repas quotidiens, leur donnant ainsi un petit aspect fantastique.

On est en plein dans l’inquiétante étrangeté de Freud : le quotidien est un tout petit décalé, et les choses banales prennent un tour inquiétant à cause de ce décalage. On ne peut que vous conseiller de vous pencher sur Grave, Mange ! et Junior, ses trois films les plus facilement trouvables actuellement.

Bande annonce du film Grave



Le surnaturel au quotidien, la leçon de Juliana Rojas

Direction le Brésil à la rencontre de Juliana Rojas, une réalisatrice qui officie énormément dans les courts depuis 1999.

Elle compte cependant deux long-métrages à son actif, Sinfonia da Necropole et As Boas Maneiras, co-réalisé avec Marco Dutra (sorti en France sous le titre Les Bonnes Manières).

Ce dernier a d’ailleurs été une excellente surprise critique et commerciale, et a connu un beau succès d’estime grâce à sa photographie léchée et son histoire très originale (une mère célibataire qui se retrouve à élever un enfant loup-garou).

L’amour d’un loup-garou et de sa mère dans Les Bonnes Manières, qui a inspiré la merveilleuse affiche du fllm

Juliana Rojas est surtout attirée par l’ambiance visuelle des films d’horreur. Il y a du Carpenter, du Dario Argento, du Polanski et du Wise là dessous !

Elle intègre toujours des éléments fantastiques à ses productions – un loup-garou dans Les Bonnes Manières, une étrange comète dans A Passagem do Cometa, un cimetière hanté dans Sinfonia da Necropole mais ces emprunts ne cherchent pas à susciter la peur.

Au contraire, puisque Sinfonia da Necropole est une comédie musicale, Les Bonnes Manières un drame, et A Passagem do Cometa un thriller !

Un passage loufoque de Sinfonia da Necropole

A la manière d’Ana Lily Amirpour, les incursions dans l’horreur et le fantastique sont pour Juliana Rojas avant tout un développement politique.

Profondément engagée, féministe et militante pour la cause LGBT, ses films se construisent autour d’histoires étranges pour porter un regard sur le Brésil contemporain.

A Passagem do Cometa est un plaidoyer pour le droit à l’avortement, tandis que Les Bonnes Manières est une ode à l’amour lesbien et un manifeste pour le droit des mères célibataires.

On revient ici à l’aube du cinéma de genre : un cinéma politique, social et subversif. Si subversif qu’elle se fait d’ailleurs régulièrement censurer ses films au Brésil, et ne peux compter que sur ses tournées à l’étranger pour assurer sa carrière. Message reçu ? Soutenez cette autrice et ruez-vous sur sa filmographie !

Bande annonce du film Les Bonnes Manières



Un chemin à tracer pour les réalisatrices de genre

La liste des réalisatrices d’horreur citées dans cet article n’est bien sûr pas exhaustive. J’aurais aussi pu vous parler de Coralie Fargeat, qui a réalisé le géniallissime et jouissif Revenge sorti en 2018, ou bien j’aurais aussi pu évoquer les incursions dans le cinéma de genre de réalisatrices reconnues dans le cinéma grand public, comme Marjane Satrapi et son très décalé The Voices sorti en 2014.

J’ai surtout voulu mettre en avant des figures montantes et actuelles, des réalisatrices encore actives et qui ont contribué au renouveau du cinéma d’horreur.

Un de mes prochains dossiers sera consacré aux réalisatrices actuelles dans le cinéma de genre bis, en grande partie portées par Netflix dont les productions frisent avec le nanar et dont le catalogue est une véritable mine d’or pour tous les amateurs du cinéma de série Z. En attendant, je vous invite à consulter la liste des films d’horreur réalisés par des femmes sur WAATCH.co, et dénicher de nouvelles pépites.

Et vous, avez-vous une réalisatrice d’horreur fétiche qui ne figure pas dans ce classement ? Parlez-nous en en commentaire !

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Dolores. Ma chaine Youtube : Dolores Critiques - Mon profil WAATCH : @Dolores - Ma page Facebook : Les critiques de Dolores - Mon Twitter : Dolores_Critiques

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