[Critique ciné] La couleur de la victoire

Il y a une catégorie de films qui sortent pour des évènements bien précis, le hasard fait bien les choses, n’est-ce pas ? Non en fait, aucun rapport, c’est le marketing qui fait bien son travail surtout ! Ainsi, nous avons eu des films sur le football à la fois au cinéma et en DVD à l’occasion de l’Euro 2016 et six mois après sa sortie américaine, c’est un film sur les Jeux Olympiques qui se lance dans les starting-block.
Le titre de ce film: La Couleur de la victoire (Race en version originale), sorti le 27 juillet dans nos salles obscures, soit une semaine avant les JO 2016 de Rio. Réalisé par Stephen Hopkins, ce biopic (biographical motion picture) se consacre à l’un des plus grands champions d’athlétisme, Jesse Owens (Stephan James), sportif noir qui ira aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sous le régime nazi. Et dire qu’un des personnages affirme que le sport n’est pas une question de politique.

Alors, ce film deviendra-t-il une œuvre marquante dans l’histoire du biopic ? C’est ce que nous allons voir au travers de plusieurs points.

film la couleur de la victoire

 

Choisir les évènements d’une vie

Le souci le plus récurent avec le biopic, c’est de choisir les moments de vie du personnage que l’on traite. Le film commence en 1933, à l’arrivée d’Owens à l’univeristé d’Etat de l’Ohio de Columbus. Pour ce film, on peut dire que le choix des événements handicape sérieusement la narration si bien que cela peut devenir illisible. En effet, la première partie sur la vie de Jesse Owens, de son entrée à l’université jusqu’à son arrivée à Berlin, est beaucoup trop longue, ou en tout cas mal rythmée par le choix des scènes. Par exemple, quel intérêt de nous montrer la dérive partielle de la vie sentimentale du sportif alors que ceci semble anecdotique durant cette période ?

De la même manière, on nous annonce des ellipses en oubliant les choses primordiales du film de sport : l’entraînement. Le récit nous montre que l’entraîneur de Jesse Owens, Larry Snyder (Jason Sudeikis), remarque que l’athlète a besoin d’une mise au point, notamment sur ses départs. Nous verrons alors une scène assez courte d’entraînement pour en arriver aux records du championnat de la Big Ten Conference. Où est le training montage ?! Oui, le training montage peut paraître un peu dérisoire, surtout dans un biopic, mais ce procédé n’est-il pas la meilleure solution pour rendre état de l’évolution des performances d’un sportif ? Au lieu de cela, on nous livre un athlète recordman malgré ses blessures comme s’il avait touché du doigt la divine providence…

Il y a donc un problème dans le choix des scènes que constituent ce film et la manière de les exploiter, ce qui rend le rythme de la narration assez bancal il faut l’avouer. En fin de compte, le film laisse entrevoir un héros de l’Amérique dont le talent ne serait pas dû à l’entraînement mais à un don d’une Entité Suprême. Alors, certes, le biopic est une fiction, mais il ne faut pas exclure la réalité dont elle est tirée.

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Victoire de la fiction ou de la biographie ?

On peut se poser la question de la limite entre fiction et réalité à chaque biopic, certains diront que le biopic se doit d’être fidèle à la réalité, d’autres diront que c’est l’affaire du documentaire et que donc le biopic peut se permettre ce qu’il veut grâce à son statut de fiction. Parfois, cela ne pose pas nécessairement de problème comme avec Braveheart (1995), à moins d’être historien et de crier à la trahison à chaque anachronisme de ce film. Pour d’autres c’est différent, ils peuvent créer la polémique comme American Sniper (2014) (1) qui peut être interprété comme une propagande contrairement à des films comme Redacted (2007) qui, au travers de la fiction, sont de véritables outils documentaires.

Les problèmes historiques que rencontre La Couleur de la victoire ne sont pas si importants, car ils appartiennent à un évènement passé sans impact sur la politique actuelle, en tout cas, pas directement. Il traite plutôt bien son sujet en montrant les désaccords au sein du Comité Olympique des Etats-Unis (USOC) mais aussi la relation compliquée entre Avery Brundage (Jeremy irons) et Josef Goebbels (Barnaby Metschurat). Et il réussit à montrer la complicité entre Jesse Owens et Luz Long (David Kross), donnant l’espoir d’une fraternité possible entre les peuples au travers du sport. On peut tout de même lui reprocher certains points qui n’était pas nécessaire de modifier comme lorsqu’il pose un mouchoir à la distance de saut du Japonais Chühei Nanbu, en réalité c’était un papier sous un caillou, rien d’alarmant certes.

En revanche, le problème réside dans la célèbre légende d’Hitler ne serrant pas la main d’Owens. Le film sous-entend que le dirigeant n’a pas voulu serrer la main du sportif en nous montrant un chancelier absent. Or, dans ses mémoires, Owens stipule qu’Hitler l’a salué, il ira jusqu’à dire « Hitler ne m’a pas snobé, c’est Roosevelt qui m’a snobé ». Alors doit-on croire les journalistes de l’époque en plein conflit avec le régime nazi ou le sportif concerné par l’évènement ?

En tout cas, le film ne posera pas de problème pour son travail sur le contexte politique de l’époque puisqu’il fait état de la ségrégation et de la xénophobie persistante à la fois aux Etats-Unis et en Allemagne nazie. En cela, il semble plutôt honnête malgré certains soucis d’authenticité dans le but d’entretenir les légendes urbaines. Au moins il ne fait pas l’erreur de tomber dans le manichéisme avec d’un côté, les gentils Américains, et de l’autre, les méchants Allemands.

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Une critique socio-politique

Evidemment, parler de Jesse Owens aux JO de Berlin constitue une manière de critiquer la situation socio-politique de l’époque. On a une critique du régime xénophobe de l’Allemagne hitlérienne mais aussi celle des Etats-Unis avec une ségrégation qui pourrait paraître hallucinante aujourd’hui. Qu’est-ce que je raconte, aux Etats-Unis être Afro-américain est encore difficile à vivre à défaut de ne pas prendre une balle trop tôt. Et comme je le disais précédemment, le film n’interpelle pas directement la politique actuelle mais ne cesse tout de même de faire écho à la situation des noirs américains d’aujourd’hui.

Mais il y a une exception, être le meilleur sportif peut presque ouvrir les portes et ce film le montre bien. Avant de battre les records un par un à la Big Ten Conference, on voit un Jesse Owens hué et méprisé de tous les bords pour finir par devenir le héro de l’Amérique. En France, c’est pareil, c’est seulement quand on gagne une coupe du monde qu’on est la France Black Blanc Beurre… Le film ne cesse de montrer que même si l’on est un grand champion, on peut se faire insulter de « nègre » par l’entraîneur de l’équipe des Etats-Unis.

Donc comme je le disais, être un champion afro-américain ouvre presque les portes, car pour aller dans un restaurant après les JO, Owens passe par la cuisine, preuve que les conventions ne changent pas malgré la reconnaissance du peuple américain envers l’athlète. Et lorsque l’on ne voit pas Roosevelt snober le sportif dans ce film, on finit tout de même sur l’Amérique, symbole de liberté, qui snobe un noir acclamé par la foule. Donc Success Story qui ne durera que le temps des jeux puisque, comme dans la plupart des biopics, quelques incrustations de textes nous expliquent que le gouvernement ne reconnaîtra jamais Jesse Owens et ses victoires aux JO, le tout afin de bien enfoncer le clou sur la politique ségrégationniste de l’époque.

En définitive, le film s’achève sur une note plutôt pessimiste, un coup de massue consistant à rappeler à l’Amérique que la ségrégation n’est pas si loin et que l’actualité ne doit pas nous faire retomber dans les erreurs passées.

 

Olympia (1938), le cas Leni Riefenstahl

film la couleur de la victoire

Avant d’aborder le cas Leni Riefenstahl (Carice van Houten), il est temps de reconnaître que la mise en scène de Stephen Hopkins est trop académique pour être remarquée. Il y a quelques bonnes idées comme le plan séquence vertigineux lorsque Jesse Owens entre dans le stade olympique de Berlin qui lui vous éblouira sans doute.

Et aussi, le travail sur le son est plutôt intéressant, le film joue sur les silences et les atténuations de certains sons pour traduire la concentration du coureur. De ce fait, le son et quelques autres mécanismes rendent certaines scènes assez immersives. Mais si vous prenez le temps de regarder ce film ainsi qu’Olympia, vous pourrez y voir de l’hommage. Car même si la réalisation est plutôt académique, on retrouve quelques similitudes avec le film de Leni Riefenstahl, œuvre novatrice pour sa manière de filmer le sport mais aussi controversée car commandée pour la propagande nazie.

En plus de cela, le film incorpore la réalisatrice au sein du film, ainsi que tout le matériel filmique. Et c’est là que le film fait preuve d’intelligence, en effet, si on regarde le placement des caméras, on peut remarquer que certains des plans filmés par ses caméras dans le film d’Hopkins sont des plans présents dans Olympia. Seul souci, pourquoi ne pas tenter l’alternance entre images d’Olympia et images actuelles ? Les raccords entre la fiction et les images d’archives auraient sans doute ajouté en authenticité.

Donc, assez satisfaisant de voir que Stephen Hopkins met en avant une grande réalisatrice – même si ses œuvres restent controversées, mais après tout Eisenstein reste un grand cinéaste et pourtant son cinéma était aussi de la propagande – en revanche ça manque d’approfondissement. Espérons que ce film relance l’idée du biopic sur la complexité de cette réalisatrice et de sa carrière.

film la couleur de la victoire

Quand Stephen Hopkins rend hommage au travail de Leni Riefenstahl

 

En définitive, La Couleur de la victoire n’est pas un film qui restera gravé dans l’Histoire du cinéma mais il reste un bel hommage.

Un hommage à la fois envers Jesse Owens mais aussi Leni Riefenstahl même si on aurait pu en attendre plus sur l’importance de la réalisatrice durant cette compétition. Ce film reste appréciable malgré certains soucis de rythme dûs notamment à des choix de tranches de vie pas toujours nécessaires. Ce film c’est aussi un constat de ce qu’était l’Amérique à cette époque, un devoir de mémoire qui nous rappelle que la xénophobie et l’exclusion sont encore à nos portes.

Faut-il voir à tout prix ce film ? Peut-être pas, mais même si ce n’est pas le biopic aux allures de film de sport tel que Rocky (1977) que l’on attendait, une piqûre de rappel sur notre Histoire ne fait jamais de mal.

 

Bande Annonce VF de La Couleur De La Victoire

 

(1) Pour plus de détail sur la place d’American Sniper dans le genre du biopic, voir la critique critiquable d’American Sniper

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