AMERICAN PIE – BAND CAMP : Une bande originale surprenante !

American Pie : Band Camp (ou American Pie : No Limit ! en version française) est un long métrage américain réalisé par Steve Rash, sorti directement en DVD en 2005. Ce film est un spin- off de la saga American Pie qui se concentre sur Matt Stiffler, un adolescent aussi turbulent et obsédé que son grand frère Steve Stiffler.

Suite à un incident au lycée, il va se retrouver obligé de faire un stage au sein d’un camp de musiciens qui ne l’apprécient pas. Il décide alors de faire équipe comme il peut avec l’orchestre de son lycée pour gagner un concours contre les autres écoles.

Durant ce stage, Matt va certainement accomplir l’un de ses pires écarts pour finalement réaliser qu’il aime Elyse et que son frère n’est peut être pas le modèle à suivre. Le film offre une place importante à la musique dans sa diégèse, et le réalisateur va en profiter pour exploiter le rôle de la musique de manière plus complexe que le reste de la saga American Pie. À travers cette étude, nous analyserons dans un premier temps en quoi l’utilisation de ces morceaux est un cliché narratif typique du teen movie.

Puis, nous verrons ce qui participe à une originalité pour ce genre cinématographique à travers Aeroplane en tant que leitmotiv, le mickeymouthing, ainsi que la manière dont se succèdent les morceaux. Enfin, nous observerons comment s’élabore le film en tant que produit marketing afin de vendre la compilation des chansons qui y figurent. Pour les extraits, je te conseille de lire cet article accompagné de la version vidéo de cet article, surtout si tu n’as pas vu le film !

Certes, comme dans la majorité des teen movies, l’utilisation de la musique préexistante est une manière de signifier par les paroles ce qui se passe dans l’image sans avoir besoin de dialogue. Par exemple, on peut penser à la déclaration d’amour à travers In Your Eyes de Peter Gabriel dans le film Say Anything (Un monde pour nous en français) réalisé par Cameron Crowe en 1989. Dans American Pie : Band Camp, la plupart des morceaux corresponde à l’action. Pour citer quelques exemples, si l’on prend Vampire Love de Ash, les paroles parlent « d’un sacrifice charnel de la colombe vierge » ; or, cette scène concerne le dépucelage d’un adolescent du camp.

On y trouve aussi la phrase « The reverse cowgirl death defies », et même si la fille n’est pas dans la position « reverse cowgirl », elle est dans la position « cowgirl ». De plus, le titre parle de lui-même puisque « vampire love » renvoie directement au personnage féminin qui est l’archétype de la gothique, c’est à dire tout ce qui se rapporte aux piercings, à la mort, au surnaturel. Et il y a Aeroplane de Tal Bachman qui, à la fin du long métrage, résume presque la totalité de la diégèse à travers certaines paroles. Le baiser marque le dénouement final et la musique impose alors ces mots.

Les paroles évoquent un homme qui trouve le chemin grâce à l’amour d’une femme. Elles parlent de ne plus faire les erreurs qu’il avait l’habitude de faire. Certes, les erreurs sont certainement celles au sein de sa relation, mais appliqués au film, ces mots pourraient renvoyer à la crétinerie de Matt pour impressionner son grand frère qu’il voit comme un modèle jusqu’à sa prise de conscience. Le thème de la rédemption, qui est central dans le film, est aussi présent dans cette musique. Mais ce morceau est bien plus qu’une simple citation, la narration se construit avec lui.

Dans ce film, Aeroplane apparaît à travers plusieurs occurrences instrumentales (visible dans le tableau en annexe) à l’exception de la dernière énoncée précédemment puisqu’il s’agît de la version originale. Avec ces arrangements, le morceau devient un leitmotiv qui va être utilisé sous plusieurs formes à la manière des musiques du cinéma classique. Comme Adorno et Eisler le suggèrent, le leitmotiv a « toujours été le moyen le plus grossier d’élucidation, une sorte de « fil conducteur » pour un public sans formation musicale »(1). Après tout, American Pie est une saga de teen movies à l’humour puéril et à la narration souvent clichée. Elle ne s’adresse pas à un public nécessairement musicien, il s’agît pour lui de comprendre les émotions du film grâce aux ficelles (grossières) du leitmotiv.

Les auteurs ajoutent à propos de ce procédé qu’il se comporte « comme une marque de fabrique permettant de reconnaître personnages, sentiments et symboles ». Ainsi, Aeroplane sera utilisé́ pour la romance, le regret, la tristesse, la mélancolie, la joie, en définitive tout élément en rapport avec les sentiments et les humeurs des personnages, ainsi que les ambiances des scènes. Ce morceau fait office de narrative cueing, c’est à dire une musique qui « impose plus spécialement le point de vue d’un personnage, en se rapportant plus particulièrement à ses émotions, ses attendrissements, ses paniques, ses colères. Son apparition permet notamment de souligner l’apparition d’un point de vue subjectif ».

Ce point de vue subjectif, c’est celui d’Elyse, qui évoque aussi la relation qu’elle a avec Matt. Dans chacun des cas, elle est concernée et apparaît à l’écran. En effet, la première fois que la musique est utilisée, c’est lorsque les deux personnages décident enfin de collaborer. C’est ce qui, en fin de compte, va marquer le début d’un renouveau pour leur relation qui était devenue conflictuelle au cours des années. Ensuite la deuxième occurrence s’applique beaucoup plus à Elyse et ses musiciens, essayant de répéter le lendemain d’une soirée bien arrosée, la musique est à l’image des personnages. Elle manque de coordination, elle n’est pas en rythme, en définitive elle est autant affectée que les musiciens. On retrouve systématiquement l’idée que la musique accompagne l’image.

L’une des scènes qui exploite assez bien ce principe est celle où Elyse et Matt s’embrassent pour la première fois. Au moment du baiser, la musique est d’abord flottante, elle ne sait pas trop où aller, comme si la suite était incertaine. Ici le spectateur est confronté à une image qu’il ne parvient pas tout de suite à identifier à cause de cette musique qui elle-même ne ressemble pas à Aeroplane lorsqu’elle tâtonne.

On peut se demander si c’est une discussion banale, si les deux personnages vont se mettre en couple ou si, au contraire, ressortir les vieilles histoires de persécutions vont les mener à se disputer. Ce moment incertain à cause de la musique marque les bases de cette relation amoureuse qui se cherche.

Puis Matt s’excuse pour tout ce qu’il a fait subir à sa partenaire, Elyse l’embrasse alors sur le front et la musique marque cette action tout en reprenant sa place de leitmotiv grâce à la guitare qui se cherchait auparavant. Le morceau accompagne l’image et va même plus loin puisqu’il intervient en tant que mickeymouthing. Ce procédé est d’ailleurs perceptible deux fois dans cette scène, la première fois dans le cas énoncé précédemment et la seconde fois à la fin de cet échange de baisers. Pour ce deuxième moment, les cymbales marquent uniquement la subjectivité d’Elyse contrairement à la première fois qui marque un lien entre les deux personnages (1).

Ici, la ponctuation sonore illustre l’inspiration de la musicienne, cette excitation lui permet d’aller améliorer sa composition (la version orchestrale d’Aeroplane). Dans cette scène, la musique accompagne le corps et l’esprit pour accentuer le fait qu’elle est totalement subjective. Elle traduit l’affection avec le baiser sur le front, puis l’excitation des deux adolescents pour terminer avec l’inspiration musicale d’Elyse. Et cette ponctuation ne s’applique pas uniquement à Aeroplane, un point marquant du mickeymouthing réside dans l’utilisation de Forget It de Breaking Benjamin.

Dans cette scène, Matt supprime toutes les vidéos enregistrées durant son séjour. Il y a un insert sur le bouton « delete » puis un plan sur l’écran qui montre la vidéo disparaître tout en étant accompagné d’un bruit. Tout porte à croire que le son entendu lors de la suppression est intradiégétique, qu’il vient de l’ordinateur. Mais en réalité ce son provient de la musique qui est extradiégétique. Le mickeymouthing et le leitmotiv participent donc à la symbiose entre son et image, mais autre chose intervient pour marquer cette fluidité.

La transition entre les scènes (mais aussi entre les musiques) participent à l’homogénéité du film. Cette méthode remet même en cause les propos d’Adorno et Eisler qui établissent que « le cinéma exige la continuelle interruption d’un élément par un autre, non une continuité. Le changement brusque des scènes photographiées est caractéristique de sa structure générale. Musicalement parlant, il faudra donc des formes plus brèves ». Or pour American Pie : Band Camp, nous avons des formes longues, on se retrouve face à une construction narrative similaire à celle du clip.

Dominique Sipière dit à propos de la musique de film :

« La musique structure le film : elle assure des liens dans le déroulement du film, lui donne un tempo et influe sur le temps vécu par le spectateur. Les liens sont de deux types : d’une part, le son continu, en chevauchant deux images différentes, les relie entre-elles et paraît justifier les raccords, comme si une même voix narratrice assurait la transition ; d’autre part, la répétition d’éléments reconnaissables à des moments différents du film permet, si on les associe à des personnages ou des sentiments (etc.) de resserrer l’impression d’unité d’ensemble. »

Le deuxième type de lien auquel fait allusion Dominique Sipière, nous l’avons déjà vu à travers le leitmotiv. En revanche, le premier lien énonce la construction d’une scène avec la musique comme moyen de fixer chacun des plans entre eux. Ce serait finalement elle qui donnerait l’illusion de fluidité dans le changement de plan, comme si l’oreille parvenait à tromper l’œil du spectateur. Dans ce film, elle parvient même à tromper l’œil dans les changements de plan.

Si on revient sur la scène avec Forget It, la musique extradiégétique ne marque aucun temps d’arrêt avec la scène suivante grâce à l’intervention d’une musique intradiégétique. En effet, sur les derniers coups de batterie de Forget It démarre une version instrumentale d’Aeroplane environ une seconde avant de passer à la scène suivante. La transition sonore marque une continuité alors qu’il y a une ellipse à l’image. Grâce à cela, le film peut garder son rythme initial sans donner une impression d’interruption pour le spectateur.

Finalement, tous ces procédés nous montrent que image et son se répondent pour créer un ensemble homogène comme le font les deux personnages. On peut y voir une relation intime qui s’opère entre les personnages mais aussi une relation intime qui colle parfaitement entre son et image. Mais on constate tout de même que l’image dépend de la musique, sans elle le film peut perdre l’intérêt du spectateur pour la narration puisque, comme l’écrit Dominique Sipière :

« La musique apporte aux films un tempo, une pulsation très évidente quand on pense au rythme des courses ou des batailles, mais qui peut aussi annoncer un dynamisme ou un état d’esprit plus intériorisé, comme dans le générique de Psycho. Elle influence le temps du spectateur de plusieurs façons. »

En prenant en compte que le teen movie s’adresse à un jeune public, il faut lui proposer un dynamisme. C’est à dire une attraction au sein de la narration qui passerait par la musique et non par le montage ou l’image de manière plus globale. Et comme il s’agît d’un film destiné aux adolescents, de surcroît musical, le leitmotiv et le mickeymouthing de ce film n’échappent pas à l’un des objectifs récurrents de ce genre de proposition musicale : vendre la bande originale. L’intégration du leitmotiv dans un film a son importance pour les ventes de l’album. Michel Chion écrit à propos du cinéma classique :

« Il est devenu plus courant de demander au compositeur d’intégrer un air ou un thème facile pouvant donner matière à une chanson. Il n’y a d’ailleurs aucune obligation que cette dernière figure dans le film avec ses paroles qui sont souvent écrites après et indépendamment, dans différentes versions, selon les pays. »

Certes, il y a un héritage de cette pratique car Aeroplane n’est présente que dans des arrangements instrumentaux avant sa dernière occurrence à la fin du film. On applique ce qu’énonce Chion mais il y a une grosse différence sur l’origine du morceau. Dans American Pie : Band Camp, il est question d’une chanson qui existe au préalable et qui est populaire. En effet, Tal Bacham est vingtième des charts canadiens avec ce morceau en 2004, soit un an avant la sortie du film. D’un autre côté, le leitmotiv utilise un procédé vieux de plusieurs siècles, Adorno et Eisler affirment que « les leitmotivs de Wagner se sont gravés dans les esprits comme le font aujourd’hui la mélodie d’une chanson au moyen d’un « matraquage ».

Dans ce cas de figure, Aeroplane a tout ce qui constitue le leitmotiv du compositeur allemand puisque le fait d’entendre à plusieurs reprises différents arrangements du morceau constitue un réel matraquage. Sans compter que la dernière occurrence est celle de la version originale, autrement dit, la version qui sera vendue dans l’album.

Le film marque une ultime fois le spectateur pour que l’originale persiste après le générique. Concernant la place du mickeymouthing dans les ventes d’album, Dominique Sipière écrit à propos de la musique de film que « le simple plaisir qu’elle peut procurer débouche souvent sur la vente de disques qui ne sont pas seulement des traces, des objets souvenirs supposés faire revivre une partie des émotions du film ».

Dans ces propos, il y a quelque chose qui fait du leitmotiv et du mickeymouthing des éléments importants à la vente, il s’agît de « faire revivre une partie des émotions du film ». Faire revivre les émotions, c’est le principe même du leitmotiv, il incarne tellement l’émotion de la scène en dehors de sa diégèse que la simple écoute suffit à revivre l’intensité.

Ainsi lorsque l’on écoute Aeroplane, le morceau énonce directement l’amour entre Matt et Elyse comme Across the Stars de John Williams évoque l’amour entre Anakin et Padmé dans la prélogie Star Wars. Et le mickeymouthing participe aussi à cela, on peut même revivre les images du film. Dans le cas de Forget It, si on l’écoute indépendamment du film, on repense inévitablement au plan où le petit son de la musique colle parfaitement à la suppression de l’enregistrement. Finalement dans un album ordinaire, Aeroplane serait le single destiné à devenir un tube via son matraquage médiatique.

En définitive, la musique dans American Pie : Band Camp possède tous les clichés du teen movie dans son utilisation. Nous avons la citation la plus plate avec des paroles simplistes qui racontent ce qu’on voit à l’image. Sans compter la démarche commerciale qui consiste à créer une playlist au sein d’un film pour ensuite vendre une compilation comme l’a fait Teen Wolf (1985) ou encore Juno (2008).

Mais d’un autre côté, le réalisateur a cherché à utiliser ces morceaux au-delà de leur statut le plus courant. Ainsi, il a servi le fond de son film autour de la musique en intégrant la forme. Nous avons des éléments comme le leitmotiv et le mickeymouthing que le compositeur doit habituellement créer de toute pièce.

Dans une période de recyclage du cinéma avec les remakes, reboots, spin-off, sequels, on pourrait se demander si la musique préexistante est destinée à devenir la norme de la musique de film et surtout sous quelles formes.


 

1.En réalité on peut y voir un double langage, l’un spirituel comme je le développe, l’autre sexuel. Mais si ce mickeymouthing marqué la sexualité, il serait utilisé de manière conventionnelle pour un orgasme.

2.Le film étant majoritairement destiné à un public d’Amérique du Nord et étant donné le rapport culturel étroit entre les États-Unis et le Canada, il est certain que les Américains connaissent aussi ce titre avant la sortie du film.

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Annexe:

Sources :

ADORNO Theodor, EISLER Hanns, Musique de Cinéma, Larche, Paris, 1997.

CHION Michel, La Musique au cinéma, Fayard, Paris, 1995.

MOUELLIC Gilles, Le rapport image/musique au cinéma, Université Rennes 2, 2007, 49 minutes.
URL : https://www.canalu.tv/video/universite_rennes_2_crea_cim/le_rapport_image_musique_au_cinema.
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SIPIÈRE Dominique, « Musique et cinéma:une boîte à outils » dans COHEN Alain, SIPIÈRE Dominique (Dir.), Les autres arts dans l’art du cinéma, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2007, p.95-99. URL: http://books.openedition.org/pur/739?lang=fr


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